← Analyses

Le risque de change pour un investisseur suisse : ce que la couverture fait et ce qu’elle coûte

18 juillet 2026 · 10 min read

Le risque de change pour un investisseur suisse : ce que la couverture fait et ce qu’elle coûte

L’essentiel en bref

  • Deux paris en un : quand un investisseur suisse achète un actif étranger, le rendement en francs est celui de l’actif plus le mouvement de la devise étrangère contre le franc. Toute position étrangère non couverte est, en silence, aussi une position de change.
  • La singularité du franc : le franc suisse a eu tendance, sur le long terme, à être une monnaie forte, et il tend à s’apprécier dans les crises. Pour un investisseur suisse, cela signifie que pertes étrangères et franc qui monte arrivent souvent ensemble — un double coup précisément quand cela fait mal.
  • Ce que fait la couverture : une couverture de change vend la devise étrangère à terme, verrouillant un cours futur. Elle retire l’oscillation de change dans les deux sens (on abandonne la hausse comme la baisse), ne laissant que le rendement de l’actif sous-jacent.
  • L’économie de la couverture : le portage d’une couverture — les points de terme — vaut à peu près le différentiel de taux d’intérêt à court terme entre les deux monnaies. Mais selon la parité des taux d’intérêt, une devise mieux rémunérée est censée se déprécier d’autant, si bien que la couverture est proche de la neutralité en espérance : elle retire surtout de la volatilité, pas du rendement espéré.
  • Obligations contre actions : pour les obligations étrangères, les oscillations de change écrasent d’ordinaire le rendement de l’obligation, si bien que la couverture est presque une norme. Pour les actions étrangères, le change est une part plus faible du risque total, et couvrir ou non relève d’un vrai jugement.
  • Réflexe clé : décider l’exposition au change exprès, pas par accident. Séparer la décision sur l’actif de la décision sur la devise, et calibrer toute couverture sur le risque qu’elle retire plutôt que sur un rendement qu’elle rapporterait.

Introduction

Un investisseur suisse achète un fonds d’actions américaines. Sur l’année, ces actions montent de 8 % en dollars — un bon résultat. Pourtant son compte, mesuré en francs, affiche bien moins, car sur la même année le dollar a reculé face au franc. L’actif a fait son travail ; la devise en a défait une partie. S’il avait acheté une obligation étrangère, le mouvement de change aurait pu, sans peine, engloutir tout l’intérêt gagné.

C’est le second pari discret niché dans tout investissement étranger. Acheter un actif libellé dans une autre monnaie, c’est détenir deux positions à la fois : l’actif lui-même, et la devise étrangère dans laquelle il est libellé. Pour un investisseur suisse, le point est plus tranchant que pour la plupart, car le franc n’est pas une monnaie ordinaire — il a été, sur des décennies, structurellement fort, et il a l’habitude de monter précisément quand les marchés chutent.

Cet article sépare le pari sur l’actif du pari sur la devise, explique ce que fait une couverture et ce qu’elle coûte, et examine pourquoi la réponse diffère pour les obligations et les actions. La mécanique est générale et intemporelle ; l’angle suisse la rend concrète. Il prolonge notre article sur ce que « risque » veut vraiment dire — le risque de change est un cas d’école de risque qui peut être un bruit temporaire ou un frein définitif selon la position — et notre article sur la diversification, puisque la devise étrangère est elle-même une exposition diversifiante, assortie d’un coût.

Deux rendements en un

Le rendement qu’un investisseur suisse touche réellement sur un actif étranger a deux parts qui se multiplient : le rendement de l’actif dans sa propre monnaie, et la variation de cette monnaie contre le franc. En gros, le rendement en francs est la somme des deux.

Si un actif américain rapporte +8 % en dollars et que le dollar recule de 5 % face au franc, l’investisseur suisse ne conserve qu’environ +2,6 % en francs. Si au contraire le dollar avait monté de 5 %, le même actif aurait livré près de +13,4 %. L’actif était identique dans les deux cas ; la seule devise a ouvert un écart de onze points. C’est pourquoi deux investisseurs suisses peuvent détenir exactement le même fonds étranger et enregistrer des résultats très différents : ils ont fait le même pari sur l’actif mais menaient, sans forcément le vouloir, des paris de change différents à côté.

La taille de ce pari de change n’a rien de négligeable. Les grands taux de change oscillent couramment de l’ordre de huit à douze pour cent par an — bien au-dessus de la volatilité des obligations de qualité, et une bonne fraction de celle des actions, qui avoisine plutôt quinze à vingt pour cent. Pour une obligation qui rapporte quelques pour cent, la devise est la source de risque dominante ; pour une action, elle en est une minorité significative. Dans les deux cas, la devise n’est pas une erreur d’arrondi que l’on peut ignorer.

Le problème particulier du franc

Pour la plupart des investisseurs, l’exposition à une devise étrangère s’équilibre à peu près sur le long terme — les monnaies fluctuent autour de leur valeur d’équilibre et le bruit se moyenne en partie. Le franc suisse s’est comporté différemment, de deux façons qui comptent.

D’abord, il a eu tendance, sur le long terme, à s’apprécier face à la plupart des monnaies — la marque d’une économie à faible inflation et à forts excédents. Une monnaie nationale qui monte est un vent de face persistant sur les positions étrangères non couvertes : même un actif étranger qui réussit dans sa propre monnaie peut se traduire par un résultat médiocre en francs. Ensuite, et plus vivement, le franc est une monnaie refuge : dans les périodes de tension, les capitaux affluent vers lui et il se renforce. C’est ce calendrier qui pose problème. Quand les actions mondiales chutent, le franc tend à monter, si bien que les pertes étrangères non couvertes d’un investisseur suisse sont amplifiées en francs au pire moment. La devise qui devrait amortir la chute la creuse au contraire. Voilà la raison précise pour laquelle le risque de change mérite une attention délibérée depuis une base suisse, plutôt que le haussement d’épaules qu’il peut se permettre ailleurs.

Ce qu’est une couverture, et ce qu’elle coûte

Couvrir le risque de change, c’est neutraliser la position en devise étrangère tout en conservant l’actif. En pratique, cela se fait en vendant la devise étrangère à terme : l’investisseur convient aujourd’hui de reconvertir en francs le produit futur, à un cours fixé maintenant. Quoi que fasse le taux de change entre-temps, le cours de conversion est verrouillé. L’oscillation de change — dans les deux sens — est retirée, et il ne reste que le rendement propre de l’actif.

La couverture a un prix, et il découle directement de la parité des taux d’intérêt couverte : le cours à terme doit refléter l’écart de taux entre les deux monnaies, sans quoi un arbitrage serait possible. La conséquence pratique est qu’une couverture roulée en continu gagne le taux domestique à court terme et abandonne le taux étranger — son portage vaut à peu près le différentiel de taux d’intérêt. Pour un investisseur suisse, dont le taux domestique a d’ordinaire compté parmi les plus bas du monde développé, couvrir une devise étrangère mieux rémunérée revient bien à renoncer à ce surcroît de rendement sur la jambe de change.

Mais ce n’est pas un coût mort, et l’intuition trompe ici. Selon la parité des taux d’intérêt, une devise mieux rémunérée est censée se déprécier face au franc d’à peu près ce même différentiel — de sorte que le rendement auquel le couvreur renonce est celui que l’investisseur non couvert est censé reperdre par la dépréciation. En espérance, les deux s’annulent à peu près : la couverture est proche de la neutralité de rendement, échangeant la volatilité de change contre la certitude du taux domestique plutôt que de relever ou d’abaisser systématiquement le rendement. Qu’elle aide ou nuise une année donnée dépend de la façon dont la devise bouge réellement par rapport au cours à terme. C’est pourquoi l’étude classique sur la question qualifie la couverture de change de quasi-« repas gratuit » : elle réduit le risque sans coût net clair sur le rendement espéré de long terme.

Le même actif, couvert et non couvert

L’arbitrage est le plus clair sur un scénario unique : un actif américain qui rapporte 8 % en dollars, le dollar reculant de 5 % contre le franc, avec un portage de terme illustratif d’environ 1,5 % (un substitut du différentiel de taux cédé sur la jambe de change).

ComposanteRendement
Rendement de l’actif (en USD)+8,0 %
Mouvement de change (USD contre CHF)−5,0 %
Rendement non couvert (en CHF)+2,6 %
Rendement couvert (en CHF, après le portage de terme d’environ 1,5 %)+6,4 %

Ici, la couverture a nettement aidé : elle a transformé un +2,6 % malmené par le change en +6,4 %. Mais le tableau raconterait l’histoire inverse une année où le dollar monte — la couverture aurait effacé ce gain, laissant les mêmes +6,4 % tandis que l’investisseur non couvert empochait +13,4 %. Cette symétrie est toute la vérité sur la couverture : elle n’améliore pas le résultat de change espéré, elle le retire, hausse et baisse à égalité, en échange de la certitude du taux domestique. La couverture achète moins de volatilité et de la prévisibilité, pas plus de rendement.

Que couvrir, et que laisser ouvert

Comme le risque de change représente une fraction différente du risque total selon les actifs, la politique sensée diffère elle aussi.

  • Les obligations étrangères sont d’ordinaire couvertes. Une obligation de qualité peut rapporter quelques pour cent avec une volatilité modeste, tandis que la devise oscille de huit à douze pour cent par an. Laissée non couverte, une telle obligation est surtout un pari de change déguisé en revenu fixe. La couverture retire le bruit de change et laisse l’obligation être une obligation — d’où le fait que couvrir les obligations étrangères vers la monnaie de base est presque une norme institutionnelle.
  • Les actions étrangères relèvent du jugement. Le change est une part plus faible du risque total d’une action, la couverture coûte de l’argent et de la trésorerie à entretenir, et l’exposition à une devise étrangère ajoute un peu de diversification. Certains plaident pour couvrir aussi les actions, afin d’éviter le double coup de la valeur refuge ; d’autres laissent l’exposition de change des actions ouverte sur de longs horizons et acceptent le bruit. Les deux se défendent ; ce qui ne se défend pas, c’est de détenir l’exposition par accident et d’appeler le résultat une décision sur l’actif.

L’idée n’est pas qu’une politique serait correcte pour tous — cela dépendrait de circonstances que cet article ne peut ni ne doit juger. L’idée est que la décision de change est distincte de la décision sur l’actif, et mérite d’être prise aussi délibérément, en pesant ce qu’une couverture retire contre ce qu’elle coûte.

En pratique

Trois réflexes gardent le pari de change sous contrôle.

  • Décomposer le rendement. Pour toute position étrangère, regarder séparément le rendement de l’actif et le mouvement de change. Si l’essentiel du résultat vient de la devise, on menait une position de change, quelle que soit l’étiquette du fonds.
  • Accorder la couverture à l’actif. Les oscillations de change submergent les rendements obligataires et ne font qu’entamer les rendements actions ; une politique de couverture qui traite les deux à l’identique ignore où se trouve réellement le risque.
  • Peser la couverture avant de la placer. Le portage d’une couverture vaut à peu près le différentiel de taux, et elle retire la hausse autant que la baisse — mais en espérance elle est proche de la neutralité, alors la traiter comme un moyen de réduire la volatilité, pas comme une prime payée ni une route vers plus de rendement. La calibrer sur le risque qu’on veut réellement retirer.

Conclusion

Tout investissement étranger réalisé depuis une base suisse porte deux rendements en un : celui de l’actif, et le mouvement du franc contre la monnaie dans laquelle il est libellé. Pour la plus grande partie du monde, le second est un bruit de fond ; pour le franc, monnaie forte et refuge, c’est un vent de face persistant qui tourne à l’hostilité précisément dans les crises où les actifs étrangers baissent déjà. L’ignorer ne fait pas disparaître le pari — cela le rend seulement accidentel.

La couverture est l’outil qui sépare les deux paris. Elle retire l’oscillation de change dans les deux sens — son portage proche du différentiel de taux, son effet espéré sur le rendement proche de la neutralité — achetant moins de volatilité plutôt que de la performance. Bien employée, elle s’applique là où la devise domine le risque — les obligations étrangères avant tout — et se considère délibérément là où ce n’est pas le cas. La discipline est simple à énoncer et facile à négliger : décider l’exposition au change exprès, chiffrer ce qu’une couverture coûte contre ce qu’elle retire, et ne jamais laisser le second pari être un pari qu’on ignorait avoir pris.

Sources

  1. Perold, A. F. et Schulman, E. C., « The Free Lunch in Currency Hedging: Implications for Investment Policy and Performance Standards », Financial Analysts Journal, 1988
  2. Black, F., « Universal Hedging: Optimizing Currency Risk and Reward in International Equity Portfolios », Financial Analysts Journal, 1989
  3. Campbell, J. Y., Serfaty-de Medeiros, K. et Viceira, L. M., « Global Currency Hedging », The Journal of Finance, 2010
  4. Ranaldo, A. et Söderlind, P., « Safe Haven Currencies », Review of Finance, 2010