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Augmentations de capital des fonds immobiliers suisses : comprendre la machine à créer des parts

17 juillet 2026 · 12 min read

Augmentations de capital des fonds immobiliers suisses : comprendre la machine à créer des parts

L’essentiel en bref

  • Définition : lors d’une augmentation de capital, un fonds immobilier coté émet de nouvelles parts pour financer sa croissance. Les parts nouvelles sont offertes en priorité aux porteurs existants, par l’intermédiaire de droits de souscription négociables en bourse.
  • Une vague record : les fonds immobiliers suisses cotés ont levé environ 4 milliards de francs en 2025, via 35 augmentations de capital. Début juin 2026, environ 3,7 milliards d’augmentations étaient déjà annoncées ou réalisées pour l’année sur le périmètre plus large des placements immobiliers indirects — un record à ce stade.
  • Le prix d’émission se fixe près de la VNI, pas du cours : en Suisse, les parts nouvelles sont généralement émises à la valeur nette d’inventaire, majorée des revenus courus et d’une commission d’émission. Avec un agio de 30 %, souscrire revient à acheter nettement sous le cours de bourse — c’est ce qui donne leur valeur aux droits de souscription.
  • Les émissions suivent les agios : dans notre univers, 4 fonds seulement ont accru leurs parts en circulation au fil des rapports 2023, au creux du marché ; ils étaient 15 sur les rapports 2024, puis 23 depuis les rapports 2025. Le guichet des émissions s’ouvre quand les parts se paient au-dessus de la valeur des immeubles — et se referme dans le cas contraire.
  • La dilution mesurée : entre leur dernier rapport 2023 et leur dernier rapport disponible, 27 des 43 fonds de notre périmètre ont accru leur nombre de parts — de +14,3 % en médiane pour les émetteurs, avec un maximum proche de +80 %. Le fonds médian de l’univers a augmenté ses parts de 10 %.
  • Des droits inutilisés expirent sans indemnisation : le porteur qui ne souhaite pas souscrire peut en principe céder ses droits en bourse pendant la période prévue ; des droits ni exercés ni vendus expirent ensuite, et leur valeur éventuelle est perdue.
  • Réflexe clé : une augmentation de capital n’est ni une bonne ni une mauvaise nouvelle en soi. Elle finance la croissance du fonds ; reste à vérifier que cette croissance profite au porteur — rendement des immeubles acquis, discipline du gérant et évolution de la distribution par part.

Introduction

Au printemps 2026, les annonces se succèdent à un rythme soutenu : plusieurs dizaines de millions de francs levés ici, 85 millions là, environ 90 millions ailleurs. Après une année 2025 record (environ 4 milliards de francs levés par les seuls fonds cotés), le marché suisse des fonds immobiliers enchaîne les augmentations de capital à un rythme record.

Dans notre article sur l’agio, nous avons examiné ce que l’investisseur paie en achetant une part de fonds coté ; dans celui sur le rendement de distribution, ce qu’il reçoit. Cet article s’intéresse au mécanisme qui relie les deux : la machine à créer des parts. Pourquoi les fonds lèvent-ils du capital ? Comment une augmentation se déroule-t-elle concrètement pour le porteur ? Pourquoi la vague actuelle coïncide-t-elle avec des agios historiquement élevés ? Et que disent nos données sur la dilution réelle, fonds par fonds ?

Pourquoi les fonds immobiliers doivent-ils lever du capital ?

Contrairement à une société immobilière classique, un fonds immobilier suisse ne peut pas croître indéfiniment à crédit : l’ordonnance sur les placements collectifs limite l’endettement à un tiers de la valeur vénale des immeubles en moyenne. Une fois cette marge utilisée, tout projet supplémentaire — acquisition, construction, rénovation énergétique — doit être financé par des fonds propres.

Trois usages dominent dans les prospectus d’émission :

  • Acquérir et construire : saisir des occasions d’achat ou financer un pipeline de projets, dans un marché où les objets de qualité restent disputés.
  • Rénover : les programmes d’assainissement énergétique des parcs existants mobilisent des montants croissants.
  • Désendetter : rembourser des dettes hypothécaires pour restaurer la marge d’endettement — et réduire la charge d’intérêts.

L’augmentation de capital est donc le passage obligé de la croissance d’un fonds immobilier. La question pour l’investisseur n’est pas de savoir si les fonds doivent lever du capital — ils le doivent, dès lors qu’ils veulent croître — mais à quelles conditions et avec quelle discipline.

La mécanique : droits de souscription et prix d’émission proche de la VNI

Le déroulement d’une augmentation de capital suisse est très codifié. Le fonds annonce un volume d’émission, un rapport de souscription (par exemple une part nouvelle pour cinq parts anciennes) et une période de souscription d’une à deux semaines. Chaque part ancienne reçoit un droit de souscription ; pendant la période d’émission, ces droits se négocient généralement à la SIX, et l’émission se fait le plus souvent en placement à la commission (« best effort ») : le volume finalement levé dépend de la demande.

Le point le plus important — et le plus spécifique au marché suisse — est le prix d’émission. Il n’est pas fixé par rapport au cours de bourse, mais construit à partir de la valeur nette d’inventaire : VNI du dernier bouclement, majorée des revenus courus depuis, et d’une commission d’émission au profit du fonds. Lorsque la part se négocie avec un agio substantiel, le prix d’émission ressort ainsi nettement sous le cours.

Un exemple chiffré rend la mécanique concrète. Soit un fonds dont la part cote CHF 130 pour une VNI de CHF 100 (agio de 30 %), qui émet une part nouvelle pour cinq anciennes à un prix d’émission de CHF 102 :

  • Le porteur de cinq parts reçoit cinq droits, qui lui permettent de souscrire une part nouvelle à CHF 102 — alors que le cours théorique après émission s’établit autour de CHF 125.33 ((5 × 130 + 102) / 6).
  • La valeur théorique du droit ressort ainsi à environ CHF 4.67 par part ancienne (130 − 125.33).
  • S’il souscrit, il investit CHF 102 de plus et sa quote-part du fonds est préservée. S’il ne souhaite pas souscrire, il vend ses cinq droits en bourse et encaisse environ CHF 23 — la compensation de la légère dilution de sa position.
  • Si les droits ne sont ni exercés ni cédés avant l’échéance, ils expirent : dans cet exemple, la dilution n’est alors pas compensée.

Précision importante : émises à la VNI majorée d’une commission, les parts nouvelles ne diluent pas la valeur d’inventaire des parts existantes — l’opération est neutre, voire légèrement relutive, sur la VNI par part. Ce qui se dilue, c’est l’agio : le cours théorique se rapproche de la VNI à mesure que des parts « à la VNI » s’ajoutent aux parts « à cours de bourse ». L’effet sur le revenu, lui, dépend de l’usage du produit de l’émission — nous y revenons plus bas.

Pourquoi les émissions suivent les agios

Cette mécanique de prix explique une régularité frappante du marché suisse : les augmentations de capital se concentrent dans les phases d’agios élevés.

La raison est arithmétique. Quand la part cote 30 % au-dessus de la VNI, souscrire près de la VNI est économiquement attrayant — les émissions rencontrent leur demande. Quand la part cote sous la VNI, comme ce fut le cas pour plus de la moitié des fonds cotés en 2023, personne ne souscrit à un prix supérieur au cours de bourse : le guichet se referme, et les fonds qui doivent absolument se financer n’ont d’autre choix que d’attendre — ou de vendre des immeubles.

Nos données illustrent ce cycle sans ambiguïté :

Période (rapports officiels)Fonds ayant accru leurs parts en circulationContexte de marché
Rapports 20234 fonds (sur 36 comparables)Agios au plancher (~10 % en moyenne), plus de la moitié des fonds en disagio
Rapports 202415 fonds (sur 43)Redressement des agios, réouverture progressive du guichet
Rapports 2025 et début 202623 fonds (sur 43)Agios de retour vers 35 %, année record : ~4 milliards levés en 2025, ~3,7 milliards déjà annoncés ou réalisés pour 2026 début juin

Source : Apollo 8 — parts en circulation extraites automatiquement des rapports annuels et semestriels officiels de chaque fonds ; chiffres de marché : Immoday, Alphaprop.

Ce cycle a une conséquence directe pour l’investisseur : les émissions arrivent massivement quand le marché est cher — c’est précisément le moment où le capital frais se déploie sur des immeubles aux rendements comprimés. La discipline d’investissement du gérant compte donc davantage en haut de cycle qu’en bas.

Ce que montrent nos données : la dilution mesurée fonds par fonds

Chez Apollo 8, notre base de données propriétaire suit les fonds immobiliers suisses cotés à partir de leurs rapports officiels — bilans, VNI par part, distributions et parts en circulation, extraites automatiquement de plus de 340 rapports depuis 2020. Sur les 46 fonds suivis, 43 disposent d’une série de parts en circulation exploitable de fin 2023 au dernier rapport disponible (décembre 2025 ou mars 2026 selon le calendrier de chaque fonds) ; deux fonds n’ont pas d’historique suffisant et un fonds est écarté faute d’attribution fiable entre compartiments.

Voici la photographie de la période courant du dernier rapport 2023 au dernier rapport publié :

Indicateur (43 fonds, rapports jusqu’à déc. 2025 / mars 2026)Valeur
Fonds ayant accru leurs parts en circulation27 sur 43
Fonds au nombre de parts inchangé9 sur 43
Fonds au nombre de parts en repli7 sur 43 (aucun au-delà de −7 %)
Croissance médiane des parts — fonds émetteurs+14,3 %
Croissance médiane des parts — univers entier+10,0 %
Quartile inférieur / supérieur (univers)0 % / +20 %
Croissance maximale observée+79,9 %

Source : Apollo 8 — parts en circulation au dernier rapport 2023 et au dernier rapport publié de chaque fonds, extraites des rapports officiels ; extraction du 17 juillet 2026.

Trois observations ressortent :

  • La création de parts est massive et générale. Près de deux tiers des fonds ont émis en un peu plus de deux ans, et le fonds médian de l’univers a accru son nombre de parts de 10 %. Valorisées à la VNI de leur dernier rapport, les parts nouvelles des 27 fonds émetteurs représentent de l’ordre de 5 à 6 milliards de francs — un ordre de grandeur cohérent avec les levées recensées par la presse spécialisée sur la même période.
  • La dispersion est considérable. Quinze fonds ont accru leurs parts de 14 % ou plus ; l’un d’eux a augmenté son nombre de parts de près de 80 %, changeant littéralement de taille. À l’autre extrême, sept fonds ont un nombre de parts en léger repli — rachats et annulations de parts, le mécanisme de sortie prévu par la loi restant marginal en volume.
  • Croissance du fonds ne veut pas dire croissance du revenu par part. Comme le montrait notre article sur le rendement de distribution, aucun fonds de notre base n’a réduit sa distribution entre 2024 et 2025 — mais 26 sur 42 l’ont simplement maintenue au centime près, alors même que beaucoup levaient des capitaux importants. La taille progresse plus vite que le coupon.

Porteur de parts : les réflexes lors d’une augmentation

  • Connaître le calendrier. La valeur éventuelle des droits ne survit pas à la période de souscription. Suivre l’opération dès son annonce laisse le temps de choisir en connaissance de cause entre souscrire, céder ses droits ou accepter l’effet dilutif.
  • Comparer le prix d’émission au cours — et à la VNI. Plus l’écart entre cours et prix d’émission est grand, plus les droits ont de valeur et plus l’émission a de chances d’être souscrite. Un prix d’émission proche du cours signale un agio faible — et une opération moins évidente.
  • Lire l’usage du produit. Acquisitions identifiées, pipeline de projets, désendettement : le prospectus d’émission détaille l’affectation. Un fonds qui lève « pour saisir des opportunités » sans pipeline précis mérite un examen plus attentif qu’un fonds qui finance des projets déjà engagés.
  • Vérifier la discipline historique du gérant. Un fonds qui a déjà émis plusieurs fois ces dernières années a un historique : la VNI par part, la distribution par part et le taux de vacance ont-ils tenu après les levées précédentes ?
  • Suivre la distribution par part, pas la fortune du fonds. C’est l’indicateur qui dit si la croissance a profité au porteur. Une distribution stable pendant que le fonds double de taille est un signal mitigé ; une distribution en hausse après déploiement du capital indique que la croissance a bénéficié aux porteurs.

Les points de vigilance

Trois risques méritent d’être nommés. D’abord, la dilution du rendement : le capital levé en haut de cycle se déploie sur des immeubles chers — les gérants interrogés par la presse spécialisée évoquent des rendements bruts passés sous 3 % pour le résidentiel de centre-ville. Du capital frais investi à ces niveaux tire mécaniquement le rendement moyen du portefeuille vers le bas, et avec lui, à terme, la capacité de distribution par part.

Ensuite, la pression sur les agios : chaque émission ajoute de l’offre de papier. Tant que la collecte suit — et elle a été record en 2025 — le marché absorbe ; si l’appétit se retourne, un volume d’émissions élevé peut peser sur les cours, comme l’a montré la correction de 2022-2023 décrite dans notre article sur l’agio.

Enfin, le risque d’exécution : la plupart des émissions se font en « best effort » — le volume levé peut rester en deçà de l’objectif si la demande manque, laissant le fonds avec un pipeline partiellement financé. Le taux de souscription des émissions passées, publié par les fonds, est un indicateur de la profondeur de la demande pour un véhicule donné.

Conclusion

L’augmentation de capital est à la fois le moteur de croissance des fonds immobiliers suisses et l’un des mécanismes les moins bien compris des porteurs individuels. La mécanique — droits de souscription négociables, prix d’émission construit sur la VNI — est conçue pour préserver les porteurs existants : l’essentiel de l’effet dilutif peut être compensé en exerçant ou en cédant les droits. La vague record de 2025-2026, concentrée — comme lors des cycles précédents — dans une phase d’agios élevés, déplace en revanche la question vers l’après : le capital levé — plusieurs milliards de francs, et un nombre de parts en hausse de 10 % pour le fonds médian de notre univers en un peu plus de deux ans — devra se transformer en revenus par part, dans un marché immobilier aux rendements comprimés.

Pour situer une émission dans son contexte de valorisation, nous renvoyons le lecteur à notre article sur l’agio ; pour mesurer ce que le porteur reçoit in fine, à celui sur le rendement de distribution.

Sources

  1. Immoday – « Comment se passera 2026 pour l’immobilier titrisé ? La réponse des gérants de fonds » (26 janvier 2026)
  2. Alphaprop – « Les placements immobiliers indirects suisses en juin 2026 » (2 juin 2026)
  3. Immoday – « UBS “Sima” : augmentation de capital avec droit de souscription » (2024)
  4. Immoday – « Dominicé Swiss Property Fund : augmentation de capital prévue d’environ CHF 90 millions » (2026)
  5. Immoday – « SF Sustainable Property Fund : conditions de l’augmentation de capital » (2026)
  6. Loi fédérale sur les placements collectifs de capitaux (LPCC), RS 951.31
  7. La Fonciere – Stratégie du fonds (limite d’endettement légale d’un tiers de la valeur vénale)
  8. SIX – Indice SXI Real Estate Funds Broad (SWIIT), composition et méthodologie